La loi de 1905 était-elle féministe ?

A l’occasion des 120 ans de la loi 1905, loi de séparation des Eglises et de l’Etat, l’Assemblée des Femmes coorganisait avec la Fondation Jean Jaurès un colloque « laïcité et droits des femmes » où Laurence Rossignol intervenait.
Propos recueillis par Yasmine El Jaï.

La loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 est souvent présentée comme l’un des fondements de la laïcité en France. Mais une question se pose : a-t-elle été féministe ? Et surtout, a-t-elle contribué à l’émancipation des femmes ?

La réponse est nuancée.
Oui, cette loi a bénéficié aux femmes. Mais ce n’était pas son objectif initial.

Une avancée indirecte pour les femmes

En affirmant la supériorité des lois de la République sur les normes religieuses, la loi de 1905 a contribué à réduire l’emprise du fait religieux sur la société. Ce changement a progressivement ouvert un espace plus favorable aux droits et aux libertés individuelles, y compris pour les femmes.

Cependant, dans l’immédiat après 1905, aucune loi ne vient promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes ni favoriser l’émancipation féminine.

Et pour cause : ce n’était tout simplement pas une priorité, ni pour les républicains ni pour les laïcs de l’époque.

Un compromis bâti sur l’inégalité des sexes

Le compromis entre l’Église et les républicains s’est en réalité construit sur la question de la place des femmes. Sur ce point, les deux camps partageaient largement la même vision.

Ils défendaient un modèle familial patriarcal dans lequel la femme devait avant tout être épouse et mère. La morale sociale distinguait alors deux catégories : les « femmes honnêtes » et les femmes jugées « légères ». Dans ce cadre, l’égalité entre les sexes n’était pas à l’ordre du jour.

Les féministes s’emparent de la laïcité

Si la loi de 1905 n’était pas féministe dans son intention, les mouvements féministes ont rapidement compris qu’elle pouvait devenir un outil puissant.

En limitant l’influence des institutions religieuses sur l’État, la laïcité créait un cadre permettant de contester des normes sociales et juridiques souvent justifiées par la religion.

La philosophe et historienne Élisabeth Badinter résume cette idée ainsi :

« La laïcité est la condition sine qua non de la libération des femmes, car elle les soustrait à l’oppression des trois religions monothéistes. »

Pourquoi la laïcité favorise l’émancipation des femmes

Les religions ne se contentent pas d’organiser la relation des individus à Dieu. Elles s’appuient également sur des références religieuses pour structurer l’organisation sociale, y compris les relations entre les femmes et les hommes.

Ainsi, même dans une République officiellement laïque, les normes religieuses continuent longtemps d’influencer les lois.

Un exemple frappant : en 1920, le Parlement adopte une loi qui renforce la répression de l’avortement. À l’époque, beaucoup de responsables politiques considèrent que ni le droit de vote des femmes ni la liberté reproductive ne sont nécessaires à leur émancipation.

Certains craignent même que les femmes, supposées sous l’influence de l’Église, votent massivement pour des partis conservateurs. Dans cette logique, leur refuser le droit de vote serait une manière de protéger la République et la laïcité.

1938 : une première rupture avec l’ordre patriarcal

Il faudra attendre 1938, soit 33 ans après la loi de 1905, pour voir apparaître une première évolution législative majeure.

Cette année-là, le Code civil supprime enfin le devoir d’obéissance de l’épouse envers son mari. C’est la fin de l’incapacité juridique des femmes, considérées depuis le code Napoléonien comme « mineures ».

Cette réforme marque une rupture symbolique avec une vision traditionnelle inspirée de certains textes religieux, notamment le récit de la Genèse : « tu enfanteras dans la douleur et ton mari dominera sur toi ».

Pour la première fois, l’esprit de la laïcité commence réellement à transformer la condition juridique des femmes.

Une question toujours d’actualité

Aujourd’hui encore, les débats sur les droits des femmes restent souvent liés à des arguments religieux.

Les offensives contre les droits sexuels et reproductifs sont fréquemment menées au nom de Dieu ou de principes religieux. Les exemples ne manquent pas dans le monde : aux États-Unis, en Afghanistan, en Iran, en Hongrie ou encore en Pologne, où les normes religieuses influencent fortement les politiques publiques et la vie privée.

Dans ce contexte, la laïcité apparaît toujours, pour beaucoup, comme un cadre essentiel pour garantir l’autonomie des femmes et l’égalité des droits.

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