Porno français : dans le viseur de la délégation aux droits des femmes du sénat

En 2020, les révélations de l’affaire « French Bukkake[1] » secoue l’industrie pornographique française, mettant en lumière les dessous nauséabonds du milieu du X. C’est dans ce contexte que la délégation aux Droits des femmes du Sénat a décidé de travailler sur la question du fonctionnement de l’industrie pornographique et de la représentation des femmes et de la sexualité dans les films pornographiques. Par cette mission d’information, la délégation met au jour une industrie qui se pensait à l’abri du contrôle des pouvoirs publics et imaginait pouvoir nous faire accepter une auto-régulation. La délégation rendra son rapport et ses recommandations au cours du mois de juillet

En France, comme dans le reste du monde, les chiffres de la pornographie donnent le vertige. Selon les estimations, les contenus pornographiques représenteraient entre 10 à 30% du trafic mondial sur Internet, et chaque mois, ce ne sont pas moins de 20 millions de Français·es qui se connectent à ces sites. Les revenus générés ne sont pas en reste : en 2018 il est estimé qu’en France l’industrie du film X a rapporté 200 millions d’euros.

Ces chiffres florissants cachent des coulisses sordides. Les ardents défenseurs du porno ont beau avancer l’idée que les actrices sont des femmes libérées exprimant leur droit à disposer de leur corps comme elles l’entendent, il ne s’agit là que d’une vision idéalisée qui ne pourrait être plus éloignée de la réalité. Dans les faits, la grande majorité des actrices sont des femmes en situation de précarité, pour beaucoup issues de la traite d’êtres humains. On retrouve chez ces femmes un profil similaire à celui des victimes de la prostitution, et les deux vont souvent ensemble

Ainsi, et même si on admet que certaines femmes aiment jouer dans un porno, il est sûr et certain que tout consommateur de ces films est témoin de viols filmés, tant ceux-ci sont courants. En 1972 l’actrice Linda Lovelace devenait un symbole de la révolution sexuelle en tournant dans le très célèbre film Gorge profonde, qui d’après les estimations du FBI aurait rapporté plus de 600 millions de dollars. Passons les détails de la réalité sordide des conditions de tournage, ces quelques mots de Linda Lovelace suffisent : 

« À chaque fois que quelqu’un regarde Gorge Profonde, il me voit en train d’être violée ». 

Exemple plus récent, l’affaire « French Bukkake » illustre parfaitement l’horreur de la situation : des femmes en position de grande vulnérabilité sont manipulées, violées et les vidéos de leurs viols sont largement diffusées aux yeux de tous et toutes sur les plateformes de porno les plus connues et fréquentées.

Et ce n’est pas un euphémisme de parler des yeux de tous et toutes, puisque l’un des problèmes de la pornographie auquel entend s’attaquer la délégation est l’accès simplissime pour les mineur·es à ces contenus. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 80% des mineur·es ont déjà vu des contenus pornographiques et, à 12 ans, près d’un·e enfant sur trois a déjà été exposé·e à de telles images. Pour beaucoup, ces films constituent leur première introduction à la sexualité, la plupart ayant consommé du porno avant même de vivre leur première expérience sexuelle. Les premières représentations sont donc celles de la violence, du racisme, du non-respect du consentement et de la maltraitance des femmes. À l’école, les élèves n’ont pas véritablement accès à des cours d’éducation à la vie affective et sexuelle, et les réponses qu’ils ont cherchées eux-mêmes dans les films pornographiques ne sont pas remises en question. Par ailleurs, il serait naïf de penser que les adultes ne seraient pas influencé·es par ces contenus.

La mission d’information de la délégation est d’autant plus importante que les dirigeants de l’industrie pornographique sont des gens puissants, qui engrangent des profits énormes leur permettant d’embaucher les meilleur·es avocat·es et lobbyistes. La marque Dorcel par exemple défend sa vision d’un porno qu’elle nomme éthique, pointant du doigt le porno amateur comme seul responsable des dérives. Auditionné par la délégation, il a feint d’être tombé des nues en apprenant les révélations de l’affaire « French Bukkake », dont les vidéos de viol se sont retrouvés sur le site Dorcel Vision. Auditionné en février dernier, le journaliste Robin D’Angelo, a été clair à ce sujet : « Les producteurs savent très bien que certaines vidéos sont tournées dans des conditions déplorables avec des abus ».

Pour étudier ces nombreuses problématiques et mener à bien sa mission d’information, la délégation a déjà rencontré bon nombre de spécialistes, actrices et dirigeants de la pornographie, dont les auditions sont toutes disponibles sur le site du Sénat. Le rapport à venir sera essentiel pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de ce milieu dont l’obscurité bénéficie à ceux qui commettent tout type d’abus, quand elle cache la souffrance des victimes. 

Thomas LAMBERT


[1] Mot qui signifie en japonais  « éclabousser » et pratique sexuelle pendant laquelle plusieurs hommes éjaculent sur une femme.