FEMMAGE À MARIE-PAULE GROSSETETE

Par Geneviève Couraud

Je viens à mon tour vous parler de notre chère Marie-Paule, et partager avec vous toutes et tous, ses proches, avec les membres d’OLF-13 son association, et toutes ses amies, les images, les mots et les écrits, les souvenirs si vivants que je garde d’elle. 

Je suis Geneviève COURAUD, professeure de lettres retraitée. La plus grande partie de ma carrière professionnelle s’est déroulée au Lycée Antonin Artaud dans le 13è arrondissement de Marseille ; j’y ai participé à l’aventure de l’Artothèque Antonin Artaud.

Sur le plan féministe et associatif, qui nous réunit aujourd’hui, je suis membre de deux associations nationales, l’Assemblée des Femmes et Elu·es contre les violences faites aux femmes, et secrétaire générale de NEGAR-Soutien aux femmes d’Afghanistan, association internationale. 

Tout cela devait nous donner de multiples occasions de rencontre, et c’est en effet dans le cadre féministe et au sein de l’Assemblée des Femmes que j’ai rencontré Marie-Paule. Elle avait participé aux journées de nos Universités à La Rochelle en 2015 et 2016. Et justement, lors de l’Université – 2016 dont le titre était « Le corps des femmes marchandisé, enjeu actuel des luttes internationales », elle avait pris la parole, de cette façon qui n’appartenait qu’à elle, à la fois modeste et bien déterminée à aller au bout de ce qu’elle avait à dire, pour parler du Feminist Camp qu’elle venait d’organiser pour OLF ! à Aix-en-Provence. Je la revois dans cette belle salle de l’Oratoire, à La Rochelle.

Je vais vous lire un passage de son intervention1, extrait des actes de notre Université-2016 :

« Je suis entrée à Osez le Féminisme !, il y a maintenant cinq ans, parce que tout à coup, j’ai enfin vu apparaître le mot « féminisme » dans le nom d’une association et ça m’a paru fantastique, tant ce terme est un qualificatif prohibé en France. J’ai été ravie d’observer que dans cette association, il y avait un très grand nombre de jeunes femmes. Je ne suis donc pas représentative de la moyenne d’âge des militantes et des militants de cette association. Cela me paraît important, non pas que je veuille faire du jeunisme à tout crin, mais cela montre un peu notre ambiance générale. Effectivement, il s’agit de passer le flambeau et de permettre à de jeunes militantes de le reprendre. En quelque sorte, je suis une jeune militante, puisque je ne vais vraiment dans une association que depuis quatre ans. 

Dans le cadre du Summer Camp Euro-Méditerranéen, qui s’est déroulé à Aix-en-Provence, du 19 au 22 août, notre objectif était de réunir des jeunes féministes, leaders d’associations militantes de pays de l’Union Européenne et du pourtour méditerranéen sur quatre jours. 

Nous redoutions de devoir faire face à une difficulté, les origines géographiques étant variées. On pensait qu’avec les problèmes également tellement variés et divers, il pouvait être difficile de se mettre d’accord sur des revendications communes. 

À notre grande surprise, ça n’a pas été si difficile que ça. Par exemple, en ce qui concerne l’autonomie économique des femmes, il est apparu quelque chose de commun à toutes, à savoir qu’il fallait valoriser le travail informel – le travail domestique, les soins aux jeunes et aux personnes âgés, le travail bénévole dans toutes les associations où l’on regorge de femmes faisant tout un travail qui n’est jamais vraiment mis en valeur -. Elles ne sont jamais élues Présidente, malgré leurs petites mains bénévoles.»

Tout est là déjà de l’engagement féministe et international clair et déterminé de Marie-Paule ! Tout est là de ce qu’elle va développer dans les quelques années qui lui restent. Engagement international, réflexion européenne et mondiale, solidarité avec les moins favorisées.

Je connaissais donc Marie-Paule depuis beaucoup moins longtemps que vous ses proches, ses collègues, ses ami·es militant·es. Nous avons vraiment commencé à travailler ensemble à Marseille en 2016 ; à cette date, nous avons co-construit, OLF-13, Femmes Solidaires-Marseille et l’Assemblée des Femmes, en lien avec la Marche mondiale des Femmes-13 que je salue, une dynamique féministe basée sur une réflexion collective, un travail partagé, l’engagement commun et le partage des informations et des bonnes idées, autour des valeurs féministes qui sont les nôtres.

Cette dynamique nous a permis d’avancer et de venir renforcer à Marseille contre vents et marées un mouvement féministe laïque et abolitionniste dans lequel nous nous reconnaissions. Une tâche qui demandait pas mal de volonté d’engagement, d’abnégation et, disons-le, d’oubli des égos. Marie-Paule était toujours là, efficace, présente, conciliante et souvent à l’initiative. Respectueuse des autres. Rien ne lui semblait hors de son champ de compétences ni difficile, qu’il s’agisse de lancer une réunion unitaire, de faire la route depuis Aix ou Célony, poser sa voiture au parking, la récupérer quelle que soit l’heure, transporter le matériel de sono et les tracts, téléphoner à l’une ou l’autre, aplanir les complications, déjouer les retards et comprendre les freins, mener la manif en trimballant sa sono, assurer les prises de parole, lancer les slogans et les chants, préparer la peinture et la colle pour les collages nocturnes, mais aussi écrire les textes de Communiqués de presse, et les comptes rendus. Et penser en amont avec Daniela pour toutes et chacune. Rien n’était basse besogne. Et Jacques souvent et presque toujours à ses côtés.

La dernière fois que nous étions ensemble pour de vrai, après ces mois de COVID et de distanciel, c’était le 5 juin à Nice – il y a quatre mois seulement -, pour rejoindre à l’appel de notre amie Pinar Selek, la manifestation de soutien aux femmes migrantes « Toutes aux frontières », et dénoncer les discriminations, les humiliations, les violences dont elles sont victimes. 

Nous avions écouté Pinar et aussi notre amie Naky Sy Savane. C’était une belle et longue journée de juin. Marie-Paule nous avait emmenées en voiture à Nice avec Anne-Marie, occasion de parler sans la censure de la visio, de tous les sujets sur lesquels nous travaillions et de bien d’autres aussi. Elle était radieuse, Marie-Paule, comme on la retrouve sur les films et les photos, avec un T-shirt rose et un incroyable chapeau de paille à larges bords frémissants, qui lui donnait une allure de star ou de reine.

Une journée idéale, une manifestation tellement joyeuse et solidaire, où tout le monde venait nous voir et saluer la magnifique banderole violette, mitraillée par les photographes, faite pour l’occasion par notre Collectif, et sur laquelle on avait placé une kyrielle de logos d’associations, témoignage de notre unité. Une journée qui nous consolait des heures de visio-conférences, du confinement et des gestes barrière, une journée pour mettre en lumière nos engagements, une journée pour les plus défavorisées et maltraitées. Être visibles pour rendre visibles les invisibles.

Je nous revois affalées sur un banc au moment de repartir. Epuisées et tellement heureuses de tout ce que nous venions de partager. Le temps semblait suspendu, la journée ne finirait pas et nous rentrerions ensemble à Marseille, où Marie-Paule avait encore la gentillesse de nous déposer, Annick, Martine et moi, en prétendant que depuis Nice « Non ça ne faisait aucun détour pour rentrer à Aix ».

Si l’on me demandait sur quoi, malgré notre différence d’âge, était fondée notre lien d’amitié, à part le fait que nous partagions les mêmes engagements féministes, laïques et universalistes (et c’est évidemment essentiel), je ne saurais dire que, comme le dit Montaigne de la Boétie, « Parce que c’était elle, parce que c’était moi. ». « Elle/moi » car c’est bien aussi une question d’identité. Nous avions en commun des racines profondes, dont nous n’avons pas beaucoup parlé pourtant, elle la petite fille de Miliana, partie d’Algérie à 16 ans, et moi, la petite fille du quartier rural du Souissi à Rabat, partie du Maroc à 17 ans. 

Ces enfances marocaine et algérienne enfouies auxquelles on est arraché par le sens de l’Histoire que l’on ne comprend pas très bien, laissent leur marque indélébile, et ont dû nous construire dans la curiosité, et le goût de l’autre et de l’ailleurs, dans l’ouverture facile aux autres, et nous donner une sensibilité forte aux départs sans retour. Et alors, oui bien sûr, Marseille, comme le port de celles et ceux qui viennent de loin ! C’était comme une évidence entre nous, et ça se passait de débat, comme si nous savions, sans en avoir parlé, ce que l’autre savait pour l’avoir vécu. Comme j’aurais aimé que nous échangions davantage là-dessus ! Mais cette page restera blanche. 

Je dois maintenant évoquer l’activité – je devrais dire l’aventure – de cette dernière année 2020-2021, au sein du Collectif féministe pour le Forum Génération Egalité- Pékin +25 dont elle a été co-pilote durant un an, aux côtés de Catherine-Sophie Dimitroulias de l’AFEM. Je voudrais que tout le monde en comprenne bien ici les enjeux, et vais essayer de l’expliquer brièvement. 

On est ici dans une conception internationale et une vision mondiale des droits des femmes qui questionne notre universalisme. Pour nous femmes de pays plus favorisés, ce qui est bon pour nous est-ce bon pour toutes les femmes ? Et si oui, comment permettre aux femmes du monde entier de profiter des avancées que nous avons obtenues, de la même façon que nous en avons nous-mêmes un jour profité? 

Cette question des droits des femmes et de l’égalité entre les femmes et les hommes apparue dès la création des Nations Unies en 1945, ne prendra forme qu’au travers des quatre grandes conférences onusiennes spécifiques dédiées aux droits des femmes et à l’égalité : Mexico, 1975, Copenhague 1980, Nairobi, 1985 et Pékin, 1995, qui mobilisent de plus en plus de pays et de représentant.es de la société civile. 

Après la conférence de Pékin (ou Beijing), – 17 000 participants dont 189 gouvernements, la réunion la plus importante de représentants de gouvernements et d’ONG jamais organisée -, les discordances apparues entre les états sur les droits des femmes, en particulier sur le droit à l’avortement (les pays arabes et islamistes faisant bloc avec les Etats Unis et le Vatican), ont bloqué toute espérance de consensus sur les droits des femmes, et interdit la réunion d’une nouvelle conférence mondiale. 

Nous sommes au plan mondial dans une période de régression pour les droits des femmes. Pas de conférence, donc, mais des événements de moindre importance, censés faire le bilan du chemin parcouru. Ainsi, en juin 2020 devait avoir lieu, à Paris et à Mexico, un événement onusien, Pékin + 25, dont les manifestations ont été reportées à 2021, pour cause de COVID.

C’est dans cet objectif politique de marquer notre détermination à maintenir malgré tout notre attachement aux droits universels des femmes que se sont organisés nos activités, d’autant que nous avions parmi nous des amies qui avaient participé à Pékin. Marie-Paule a été la pièce maîtresse de notre dispositif.

Pour nous, féministes françaises, la mobilisation autour de la préparation de ce forum commence début 2020, lorsque nous rejoignons, avec nos associations et coordinations, une coalition d’ONG accréditées pour participer au forum. Très vite, et alors que nous sommes dans le consensus sur tous les sujets du droit à la contraception et à l’avortement, s’élèvent des dissensions qui se révèlent clivantes, sur des sujets pour nous non-négociables que sont la pénalisation du système prostitutionnel, le rejet de la reconnaissance du travail du sexe et le refus de légalisation de la GPA.

Nous décidons de créer fin juin  2020 une autre coalition, le Collectif féministe pour le FGE- Pékin+25. Le talent d’organisatrice et les capacités de dialogue de Marie-Paule font merveille. En quelques semaines d’un travail acharné, 70 associations sont rassemblées, signent une charte qui est un engagement de base sur nos valeurs, rédigée à plusieurs mains, à laquelle collaborent toutes les ressources présentes.

Il faut construire un langage et un discours, nous le ferons en commun. À l’initiative de Marie-Paule, les visio-conférences se multiplient, après chacune, elle adresse un compte-rendu des échanges et des questions soulevées, elle invite celles qui ont une expertise particulière à écrire à leur tour. Là s’élabore grâce à elle, tout un corpus de textes qui forment comme une pensée féministe en mouvement et dont nous pouvons être toutes fières.

En même temps, il faut gérer le collectif, ce qui n’est pas un chemin de lys et de roses, calmer les susceptibilités, éviter les oppositions générationnelles. Toujours elle met en avant et encourage les militantes les plus jeunes qui, spontanément, sont dans l’international, avec cette façon inimitable de présenter les choses comme faciles, simples, et de démythifier les étapes à franchir, en décortiquant précisément ce qu’il va falloir faire. Et toujours dans une démarche de clarté, de partage des informations, de gentillesse et de bienveillance.

Ses mails commencent souvent par « Alors la ministre/ Alors l’ambassadrice /Alors… » et l’on sait qu’après cet « alors », l’action rebondit et un nouveau chapitre va s’écrire, et c’est passionnant.

Puis le travail s’intensifie, à partir de mai 2021, avec la nouvelle d’une possible rencontre avec le Président de la République, que nous estimons collectivement incontournable. Marie-Paule multiplie les rencontres et échanges avec les secrétariats ministériels et l’Elysée. Après de multiples ordres et contrordres, on apprend que cette rencontre devient un repas à l’Elysée, auquel chaque coordination pourra envoyer une délégation de cinq membres qui s’exprimeront. Puis ce n’est plus que trois qui auront droit à la parole. Tout cela est bien difficile à gérer. 

Le repas à l’Elysée a lieu le jour du Forum Génération Egalité organisé par la France le 30 juin. Durant toute cette journée, derrière nos écrans, nous suivons les différents événements qui se déroulent, les conférences, les prises de parole officielles.. Nous sommes super-fières de nos copines qui nous représentent à l’Elysée, porteuses d’une année de travail collectif. Sur notre groupe whatsapp, nous recevons une floppée de photos de nos représentantes. Elles sont magnifiques. Elles parlent bien. Il y a une photo de Marie-Paule, radieuse.

Je lui écris à 12h31 sur notre whatsapp d’échange personnel : 

« Je viens d’avoir Shoukria au téléphone. Elle vient d’être opérée de la main et te remercie de dire un mot pour les femmes afghanes. »

Elle me répond « Mission accomplie. Sororité avec les Afghanes ». Il est 14h05 ce 30 juin. 

Je veux vous dire combien elle me manque, combien elle nous manque, combien elle va nous manquer, à un moment où s’ouvre en Afghanistan une des pages les plus noires du livre des femmes. Je ne cesse de me dire, « Si elle était avec nous !… » et de m’imaginer tout ce qu’elle nous apporterait et nous inciterait à faire, toutes les bonnes dynamiques qu’elle mettrait en place ! 

Et comme on partagerait tout ça avec détermination malgré le malheur.

Depuis ce terrible 10 juillet, nous recevons, je reçois et encore aujourd’hui, et hier, des messages et des appels téléphoniques de chagrin, qui tous disent la perte qui est la nôtre, ici, dans ce lieu. 

C’est Marie-Hélène Franjou, présidente de l’Amicale du nid, c’est Claire Desaint, présidente de Femmes pour le dire Femmes pour agir, c’est Marie-Noëlle Bas, présidente des Chiennes de garde, c’est Agnès Setton, Claire Donzel, Agnès de Préville, Maud Olivier, Fatima Lalem et tout le bureau de l’Assemblée des Femmes avec sa présidente Laurence Rossignol, c’est Shoukria Haidar, justement… Et toutes celles que j’oublie, mais qui sont là aujourd’hui avec nous, avec toi, chère Marie-Paule. 

Marie-Paule tu as rencontré sous nos yeux les circonstances et l’engagement féministe qui ont révélé en toi la femme d’exception que tu étais, et qui t’ont permis de cristalliser tout ce que tu avais de meilleur et de plus fort. 

Et nous n’oublions pas à quel prix. 

Marie-Paule, chère Marie-Paule, chacune de nous est héritière d’un peu de ce que tu nous as confié. Ensemble, nous allons le porter très haut, du mieux que nous pourrons.

1 LA ROCHELLE 24 et 25.08.2016 (p. 73 à 75 des actes)