Tribune initialement parue dans Libération, 07/07/2026
Alors que dans le sillage de Gabriel Attal, le débat s’installe progressivement en France sur la question de la légalisation de la gestation pour autrui (GPA), il faut tirer la sonnette d’alarme. La situation des mères porteuses est systématiquement reléguée au second plan, voire effacée. Faire référence aux droits des femmes (droit à l’IVG, accès à la PMA que les féministes ont conquis et unanimement défendus) pour arguer de la mise en place d’une GPA «éthique» est un contresens : où sont les femmes qui militent, qui manifestent, qui luttent, pour avoir le «droit» de porter des enfants pour quelqu’un d’autre ? Où sont les témoignages des mères porteuses ? Où est le lien avec les associations féministes, avec les organisations internationales, qui travaillent sur le sujet depuis des années ?
Dès que l’on place la condition des femmes au cœur du sujet, difficile d’ignorer les alertes. Dans un rapport de juillet 20251, l’ONU a assimilé la GPA à de l’esclavage moderne, car les contrats de GPA «placent les mères porteuses dans une situation où l’un ou l’ensemble des attributs du droit de propriété sont exercés sur elles» : régimes alimentaires particuliers, interdiction de certains traitements médicaux, avortements contraints dans certains cas… Ledit rapport conclut qu’aucune donnée disponible ne permet d’estimer que la mise en place d’une réglementation ou d’un contrôle ne réduit ce risque de traite des femmes.
Légaliser la GPA en voulant l’encadrer est un argument fallacieux
C’est pourtant l’un des principaux arguments des partisans de la GPA «éthique» : légalisons cette pratique en l’encadrant en France pour éviter que les couples aillent recourir à une usine à bébés à l’étranger. C’est un argument fallacieux. Sur l’aspect commercial d’abord : partout où la GPA existe, il y a, en réalité, toujours compensation financière, si bien que les accords de GPA sont «presque invariablement de nature commerciale».
En Grèce, où seuls les frais médicaux sont supposés être pris en charge, le recrutement des mères porteuses s’accompagne de dessous-de-table, et cible particulièrement les femmes migrantes albanaises ou bulgares, sans ressources alternatives2.
Au Royaume-Uni, exemple sur lequel s’appuie Gabriel Attal, seule la compensation des frais médicaux est censée être prise en charge, mais celle-ci avoisine tout de même les 15 000 livres (17 514 euros), et des discussions sont en cours depuis des années pour élargir le dispositif à la GPA pleinement commerciale. Pourquoi ? Parce que sans surprise, très rares sont les femmes prêtes à subir une grossesse pour autrui et à abandonner l’enfant qu’elles ont porté par pure bonté d’âme, si bien que «l’offre» ne répond jamais à la «demande».
Au Royaume-Uni, les mères porteuses ne connaissent le couple d’intention à qui l’enfant est destiné que dans un cas sur sept3 : la GPA «éthique» ou «altruiste» est un vœu pieux, comme l’a exprimé René Frydman, inventeur de la fécondation in vitro.
Marchandisation du corps des femmes
Chaque Etat qui légalise cette pratique contribue donc à la croissance de ce marché et à l’acceptabilité de cette pratique. On ne lutte pas contre la marchandisation du corps des femmes en étendant le champ de cette pratique à de nouveaux pays. La GPA est légale aux Etats-Unis, mais des couples américains allaient pourtant faire des GPA en Ukraine jusqu’en 2022 parce que le coût y était moindre (le marché s’est déplacé en Géorgie depuis la guerre).
La réalité est bien celle d’une exploitation capitaliste du corps humain et d’un marché mondialisé qui enfle rapidement : selon les chiffres de l’ONU toujours, les profits générés par la GPA à l’échelle mondiale sont estimés à 100 milliards de dollars en 2030 (contre 14 milliards en 2022), au bénéfice d’abord des cliniques et d’avocats rédigeant les contrats de GPA. Là où les rapports de travail traditionnels exploitent la force de travail, la GPA exploite la capacité reproductive et repose sur des inégalités sexistes, classistes et raciales (ce sont souvent les femmes racisées qui portent les enfants de couples plus riches, souvent occidentaux et blancs).
Cette dynamique entre en contradiction frontale avec les luttes féministes et critiques du capitalisme, qui s’opposent à l’assignation des femmes à la maternité. Après avoir conquis le droit de ne pas enfanter, les femmes ne sauraient être aujourd’hui poussées, pour des raisons financières, à enfanter pour d’autres. Une fois légalisée, comment empêcher les pressions financières, voire «amicales», à entrer dans un tel arrangement ?
A rebours d’une soi-disant «émancipation» portée par ses partisans, la GPA enferme les femmes dans une essentialisation séculaire. Destinées à donner la vie, elles seraient en outre, dans le cas de la GPA éthique, vouées à le faire gratuitement pour satisfaire les désirs de tiers. La GPA concerne toutes les femmes en faisant d’elles symboliquement de potentiels ventres à louer, pas seulement les rares d’entre elles qui pourraient vouloir le faire librement pour aider un proche. Comment atteindre l’égalité entre les hommes et les femmes dans un monde où le corps de ces dernières peut être loué ?
Quant aux conséquences de la GPA (quelle qu’en soit la forme) sur la santé physique et mentale des femmes, celles-ci sont bien documentées : risques considérablement accrus de complications obstétriques durant la grossesse, dépressions post-partum trois fois plus fréquentes, dissociation émotionnelle forcée… ce dont témoignent les mères porteuses que l’on veut bien écouter, qui regrettent souvent d’être entrées dans de tels arrangements.
La liberté de disposer de son corps ne signifie pas la liberté de se vendre
La gauche ne peut se laisser séduire par un individualisme contemporain qui légitimerait toutes les pratiques. La liberté de disposer de son corps ne signifie pas la liberté de se vendre. C’est la raison pour laquelle nul·le n’est libre de vendre ses organes, quand bien même il ou elle y consentirait dans l’immédiat : le droit français protège la dignité humaine et les citoyen·nes de leur propre aliénation. C’est le sens de l’article 1129 du code civil qui dispose qu’«il n’y a que les choses qui sont dans le commerce qui puissent être l’objet des conventions».
Or, le corps des femmes, comme l’enfant, ne sont pas des choses. Un enfant ne devrait jamais être l’objet d’une transaction. Il n’y aura jamais de progrès humain ni dans l’extension de la sphère marchande ou transactionnelle au corps humain ni dans le fait de ramener les femmes à leur fonction reproductive, fondement historique de leur domination.
Gabrielle Siry-Houari conseillère de Paris déléguée à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans l’espace public
Signataires : Alyssa Ahrabare Administratrice de la Coordination française pour le lobby européen des femmes (Clef) Marie-Noëlle Bas Cofondatrice du Front féministe international Danielle Bousquet Ancienne présidente du Centre national d’information pour les droits des femmes et des familles (CNIDFF) Christelle Charrier Référente départementale ERRE (Elue rurale relais de l’égalité) Geneviève Couraud Présidente d’honneur de l’Assemblée des femmes Yseline Fourtic-Dutarde Avocate et militante féministe Corinne Guyonnet Psychologue et thérapeute en santé sexuelle Félicie Kempf Porte-parole d’Osez le féminisme (OLF) Michèle Loup (EE-LV) Administratrice d’Ensemble contre les violences faites aux femmes (ECVF) Olivier Manceron Administrateur de Femmes pour le dire, femmes pour agir (FDFA), membre de l’association Zéromacho Florence Montreynaud Historienne Catherine Morin Le Sech Coprésidente de CQFD-Lesbiennes féministes Maud Olivier Ancienne députée PS, rapporteure de la loi de 2016 contre le système prostitutionnel Céline Piques Autrice féministe et membre du Haut Conseil à l’égalité (HCE) Laurence Rossignol Sénatrice PS du Val-de-Marne, ancienne ministre des Droits des femmes Moïra Sauvage Journaliste et essayiste féministe Ana-Luana Stoicea-Deram, Marie-Josèphe Devillers et Berta O. García Coprésidentes de la Coalition internationale pour l’abolition de la maternité de substitution (Ciams) Nathalie Tessier Adjointe (PCF) au maire de Marseille Céline Thiebaut-Martinez, députée PS Michèle Vitrac-Pouzoulet Présidente d’Ensemble contre les violences faites aux femmes (ECVF).
- Rapport de la rapporteuse sur la violences contre les femmes et les filles, ses causes et ses conséquences : « Manifestation de la violence contre les femmes et les filles dans le contexte de la gestation pour autrui » , ONU, 14 juillet 2025 ↩︎
- « Pourquoi la gestation pour autrui dite « éthique » ne peut être , Cairn.info, Martine Ségalen, 2017 ↩︎
- «Surrogacy : A New Legal Framework – Joint Final Report and Draft Bill, Law Commission of England and Wales», 29 mars 2023, chapitre II. ↩︎



