Que dit la prostitution de notre rapport collectif aux violences faites aux femmes ?
Loi de 2016 : une ambition abolitionniste claire
En France, dix ans après l’adoption de la loi de 2016 relative au système prostitutionnel, le débat reste vif, traversé par des lignes de fracture profondes au sein même du mouvement féministe. Ce texte, qui pénalise l’achat d’actes sexuels tout en renforçant l’accompagnement des personnes prostituées, s’inscrivait dans une logique abolitionniste : considérer la prostitution non comme un « travail » mais comme une forme de violence et d’exploitation.
Pour les défenseurs de cette approche, dont je fais partie, la prostitution ne peut être dissociée des rapports de domination qui structurent nos sociétés. Elle constitue, à mes yeux, la partie visible d’un iceberg bien plus vaste : celui des violences faites aux femmes. Derrière chaque acte tarifé, il y a souvent des parcours marqués par la précarité, les violences sexuelles, les inégalités économiques et les contraintes sociales. La loi de 2016 avait précisément pour ambition de déplacer le regard : ne plus considérer les personnes prostituées comme responsables, mais interroger la demande et le système qui l’alimente.
Le débat européen : l’exemple espagnol
Cette ambition trouve un écho au-delà des frontières françaises. En Espagne, le gouvernement dirigé par Pedro Sánchez s’est clairement inscrit dans une perspective abolitionniste, affirmant que la prostitution « asservit les femmes », et qu’elle est une violence incompatible avec les droits humains. Dès 2021, le gouvernement espagnol a engagé plusieurs initiatives allant dans ce sens : projets de lois visant à limiter les maisons closes, réflexion sur la pénalisation des clients, et volonté affichée de s’attaquer à l’ensemble du système prostitutionnel. Cette dynamique montre qu’une autre voie est possible en Europe : celle qui ne se résigne pas à organiser la prostitution, mais cherche à la faire reculer.
Encadrer ou abolir : deux visions irréconciliables ?
Dix ans plus tard, ce choix est contesté. Des organisations comme Nous Toutes ou Médecins du Monde plaident pour une législation qui encadrerait cette activité afin d’en réduire les risques sanitaires et sociaux. Leur position repose notamment sur une logique pragmatique : face à une réalité qui persiste, mieux vaudrait protéger celles et ceux qui l’exercent. Mais derrière cette position se joue, selon moi, bien plus qu’un débat technique : une véritable ligne de fracture sur la manière de concevoir les violences faites aux femmes.
La prostitution, expression des violences faites aux femmes
Car accepter la prostitution, c’est accepter un principe fondamental : celui selon lequel le corps des femmes — dans leur immense majorité — peut être acheté, utilisé, consommé. C’est inscrire dans le droit et dans les pratiques sociales l’idée que l’accès au corps d’autrui peut relever d’une transaction économique. Et cela a des implications profondes.
Peut-on sérieusement affirmer que la prostitution est un « travail » tout en dénonçant, dans le même temps, les violences sexuelles, le harcèlement, ou les rapports de domination ? Peut-on condamner le fait qu’un homme impose un acte sexuel dans certains contextes, tout en acceptant qu’il puisse l’acheter dans d’autres ? La frontière devient alors floue, voire incohérente. En légitimant la prostitution, on ne fait pas que tolérer une pratique : on banalise l’idée que le consentement peut être conditionné par l’argent, qu’il peut être négocié sous contrainte économique.
C’est en cela que la prostitution ne peut être isolée du reste des violences faites aux femmes. Elle en est une expression extrême, mais aussi un socle idéologique : celui qui rend pensable l’appropriation du corps féminin. Accepter la prostitution, c’est accepter qu’il existe des situations où cette appropriation est socialement admise. Et dès lors, comment prétendre lutter efficacement contre les autres formes de violences si l’une d’entre elles est reconnue, encadrée, légitimée ?
Dix ans après : quelle cohérence dans la lutte féministe ?
À l’inverse, l’approche abolitionniste affirme une cohérence : refuser toutes les formes de violences, sans exception. Elle repose sur une idée simple mais exigeante : le corps humain n’est pas une marchandise. Dans cette perspective, la prostitution ne peut être aménagée ; elle doit être combattue, comme le sont — ou devraient l’être — toutes les autres formes de violences sexistes.
Bien sûr, il ne s’agit pas d’ignorer la réalité des personnes prostituées, ni les dangers immédiats auxquels elles sont confrontées. Leur protection, leur accès aux soins, aux droits et à des alternatives doivent être renforcés. Mais ces mesures n’ont de sens que si elles s’inscrivent dans une perspective claire : sortir du système, et non l’organiser.
Dix ans après la loi de 2016, le débat ne porte donc pas seulement sur son efficacité. Il pose une question plus fondamentale : jusqu’où sommes-nous prêts à aller dans la lutte contre les violences faites aux femmes ? Car au fond, accepter la prostitution, ce n’est pas seulement tolérer une pratique marginale. C’est accepter qu’il existe des formes de violences que la société choisit de reconnaître, d’encadrer — et donc, d’une certaine manière, de légitimer.
Refuser la prostitution, à l’inverse, c’est refuser cette hiérarchie. C’est affirmer que toutes les violences comptent, et qu’aucune ne doit être normalisée.
Anaël Ramos



